François Gemenne (GIEC) en conférence à la Cathédrale de Liège

Le 14 octobre 2021, le Service diocésain de la Transition, Entraide et Fraternité et le groupe Chrétiens en Transition ont fait venir François Gemenne pour une conférence exceptionnelle à la Cathédrale Saint Paul de Liège. François Gemenne est spécialiste de la géopolitique de l’environnement et des migrations, membre du GIEC et du FNRS. La conférence était animée par Hugues Dorzée, rédacteur en chef du magazine slow-press Imagine Demain le monde. Voici le compte-rendu complet de cette conférence.
Joaquim Lesne introduit la conférence

Introduction

Le changement climatique n’est pas seulement une question technique : c’est aussi une question politique avec des enjeux moraux. Pendant longtemps, on a essayé de convaincre les gens de changer leurs habitudes de consommation, ce qui représente maximum un cinquième des efforts à fournir pour inverser la tendance dans le cas où chacun vivrait comme Greta Thunberg. En ajoutant à cela des installations techniques personnelles comme des panneaux solaires, on arrive à un quart. Il reste donc trois quarts des efforts à fournir qui sont collectifs. Les gestes individuels sont une condition nécessaire mais non suffisante pour résoudre le problème du changement climatique. Il faut donc des choix collectifs, ce qui en fait une question publique, politique.

Partie 1 : Etat des lieux et impacts du changement climatique

Nous rejetons 36 milliards de Tonnes de CO2 par an. En y ajoutant les autres gaz à effets de serre (GES) (comme le méthane qui a un effet réchauffant beaucoup plus puissant), on arrive à un équivalent de 57 milliards T/CO2/an. En comparaison, en 1800 nous rejetions 30 millions T/CO2/an. Ces GES rejetés ne disparaissent pas aussitôt qu’ils sont émis mais s’accumulent dans l’atmosphère pendant des années avant de se désintégrer. Il y a donc une injustice intergénérationnelle puisque nous subissons aujourd’hui les conséquences de GES émis depuis deux centaines d’années.

La trajectoire actuelle d’émissions de GES nous mène vers +4°C en moyenne à la surface du globe, avec toujours en référence les températures d’avant la révolution industrielle. Il s’agit d’une moyenne, car en certains points du globe la moyenne des températures pourrait augmenter jusqu’à 8 degrés, rendant ainsi inhabitables ces zones. Beaucoup de ces zones correspondent à des régions où est présente l’agriculture de subsistance. Le fait que les changements climatiques frappe d’abord ces zones représente un grave dommage aux habitants, qui voient leur principale source de revenus s’effondrer. Ainsi, les villages se vident petit à petit, des jeunes sont envoyés en ville dans l’espoir qu’ils trouvent un travail pour envoyer de l’argent au village. Dans beaucoup de villes, sévissent alors des passeurs qui font pression sur ces jeunes qui ne trouvent pas de travail pour qu’ils partent vers d’autres villes et pays, au péril de leur vie : dans le désert, dans des pays comme la Lybie, à travers la Méditerranée. Arrivés chez nous, on les appelle des migrants économiques, mais ce sont des migrants climatiques. On ne peut pas séparer l’économie de l’environnement. Chez nous, notre salaire reste identique peu importe la saison. Mais pour beaucoup de personnes dans le monde, l’économie dépend directement de l’environnement. Et ces personnes sont des populations déjà vulnérables qui seront encore plus touchées par les changements climatiques.

Comment donc dévier de cette trajectoire ? La réponse est de réduire jusqu’à zéro l’utilisation d’énergie fossile. Aujourd’hui, le mix énergétique mondial est le suivant : 84% fossile, 10% énergies renouvelables, 5% nucléaire. L’Accord de Paris, conclu en 2015 à la COP21, promet de réduire l’augmentation de la température à 2°C, voire 1,5°C si possible. Aujourd’hui, on est déjà à 1,2°C. Tous les 10 ans, nous augmentons de 0,2°C. Il s’agit d’engagements individuels des pays et non de tous les pays ensemble. Or, si on fait la somme des engagements individuels des pays, on arrive déjà à 2,7°C. De plus, on constate que ces engagements n’ont pas été respectés. On est dans une période où la promesse d’action a remplacé l’action ! Les pays considèrent que l’Accord de Paris est une fin en soi, et qu’après une COP ils peuvent rentrer chez eux tranquillement. Mais ce n’est pas le cas. Par exemple, si au nouvel-an vous promettez de perdre 5kg l’année suivante, et que pendant l’année vous continuez de trop manger et boire de l’alcool, vous allez non pas perdre mais prendre 5kg supplémentaires. L’année suivante, vous allez promettre de perdre 10kg. Les pays font la même chose aux COP.

Durant l’holocène, la période géologique précédente qui correspond aux 12 000 dernières années, le climat a été stable. Il y avait environ 280 parties par millions (PPM) de concentration de CO2. En 1980, on était à 337. En 2021, nous sommes à 420 et nous augmentons de 2 par an. Il faudrait stabiliser les PPM à 450. Pour cela, il faudrait que chaque année soit comme 2020, donc correspond à une réduction de 7% des émissions de GES. Cette réduction a eu lieu grâce au ralentissement de l’économie du au coronavirus. Cependant, il faut se rendre compte que cette réduction n’a servi à rien. C’est comme si vous montiez dans la salle de bain prendre un bain, vous faites couler l’eau chaude et peu après le facteur sonne à la porte. Vous diminuez le flux d’eau pour que le bain ne déborde pas avant votre retour. Vous allez récupérer votre colis, vous remontez deux minutes plus tard, et non seulement l’eau est toujours là mais en plus il y en a plus qu’avant et vous augmentez le flux. Car après 2020, les émissions sont reparties à la hausse. L’enseignement de cela est qu’on ne sait plus ralentir volontairement ! Il a fallu subir cette crise pour ralentir. Alors comment choisir de nous placer néanmoins sur cette trajectoire ?

Les impacts du changement climatique, on les connaît et ils seront la nouvelle norme pour nous aussi : chaleur, pluie intense, etc. Avant les événements de cet été, nous n’imaginions pas notre propre vulnérabilité. Les impacts concernent aussi la paix et la sécurité. En 2007, Al Gore et le GIEC ont ainsi reçu le prix Nobel de la paix. Il se trouve que Monsieur Gemenne est co-directeur de l’Observatoire Défense et Climat du Ministère des Armées (France). Il montre que l’armée française à l’avenir va devoir beaucoup plus intervenir pour des activités humanitaires (déplacer des populations, construire, distribuer des denrées alimentaires, etc.), ce qui n’est pourtant pas son rôle de départ. Un autre exemple d’impacts des changements climatiques sur la paix et la sécurité concerne des tensions sur les terres arables en Afrique subsaharienne. Ces terres sont petit à petit protégées par des groupes terroristes qui proposent aux villages de protéger leurs terres et en échange demandent quelques recrues.

C’est ainsi qu’en 2020, il y a eu 30 millions de personnes déplacées à cause d’événements climatiques. C’est trois fois plus que les autres causes de migrations (guerre, conflit, violence). C’est ainsi également que le changement climatique redessine les cartes. Quand la mer monte d’un mètre, on perd habituellement 100 mètres sur la mer. Dans des pays comme le Vietnam, l’élévation d’un mètre du niveau de la mer inondera 10% du pays. Le gouvernement vietnamien déplace déjà des personnes. L’Indonésie a décidé en 2019 de déplacer sa capitale car Jakarta sera régulièrement inondée. Pour éviter des catastrophes économiques, l’Indonésie s’est donnée 15 ans pour déplacer sa capitale.

Cela pose clairement des questions de politique internationale. Que devient la souveraineté nationale quand le territoire d’un Etat se dérobe à cause d’autres Etats ? Que devient un Etat inondé, alors qu’historiquement un Etat est lié à un territoire dans le droit international ? La disparition d’un territoire entraînera-t-elle la disparition d’un Etat ? Les populations de ces Etats seront-elles réparties dans le monde entier et formeront-elles un Etat virtuel ? Ce sont des questions tout à fait neuves.

Partie 2 : Action et coopération internationale

A la COP21, les Etats se sont engagés à limiter le réchauffement à 2°C en 2100. Il s’agit d’une démarche ascendante où chaque pays n’engage que lui-même. La force de ce texte est qu’il s’agit d’un texte universel. La faiblesse est qu’il est non-contraignant. Pour conclure ce genre d’accord, il faut trouver un équilibre entre l’ambition des uns d’un côté et la participation de tous de l’autre côté. Beaucoup de pays ont considéré cet accord performatif : une fois que c’est signé, c’est ok. Mais ça ne suffit pas ! Après la COP21, beaucoup de pays n’ont pas enclenché de bonne dynamique. C’est pour cela que des événements comme les manifestations des jeunes en 2018 ont permis de faire entrer le climat partout comme sujet politique central.

La COP24 et la COP25 ont été des échecs. Cela s’explique car plusieurs chefs d’Etat sont venus avec le mandat de les faire échouer : Trump (Etats-Unis), Bolsonaro (Brésil), Morrison (Australie). Ils ont été élus démocratiquement sur un programme anti-climat et nationaliste. Aujourd’hui, la COP26 apparaît sous de bons augures, avec Biden qui a fait revenir les USA dans l’Accord de Paris, avec les engagements annoncés de la Chine. Il y a cependant un handicap à ces COP : les pays ont une vision trop nationale de l’action.

Partie 3 : Les raisons de l’apraxie

L’apraxie est d’abord un terme clinique qui désigne l’incapacité d’exécuter des mouvements intentionnels précédemment appris malgré une volonté et une capacité motrice conservées. Monsieur Gemenne l’applique aux dirigeants politiques qui ne passent pas à l’action. Chaque pays veut réduire ses propres émissions de GES. Or, les enjeux concernent le monde entier, et surtout des pays avec lesquels nous n’avons pas l’habitude de travailler (Mexique, Egypte, Inde…). En 1960, l’Europe représentait 42% des GES du monde. En 1980, 15%. En 2030, cela sera 10%. Cela signifie que l’action ne doit pas s’arrêter à l’intérieur de nos frontières mais aller bien au-delà. Evidemment, cela pose un problème important : il faut assurer un développement à ces pays qui en ont besoin mais sans les énergies fossiles, alors que nous en avons pleinement profité. Au nom de quoi, donc, les en empêcher alors qu’on sait qu’il faut qu’ils se passent du fossile ? Par exemple, nous déployons en Belgique la voiture électrique. Mais quel sens cela a-t-il si c’est pour envoyer nos voitures thermiques en Afrique et en Asie ? Dans un autre cas de figure, à quoi cela sert-il de parler de nucléaire dans des pays qui n’ont même pas les réseaux électriques pour acheminer cette énergie ?

Les raisons de l’apraxie sont les suivantes : on a le sentiment que les impacts vont être vécus par les autres, dans un autre lieu et un autre temps. Le problème est donc moral : nous devons agir non pour nous-mêmes mais pour les autres. Nous, êtres humains, avons une responsabilité vis-à-vis des autres : mais de quel groupe parle-t-on ? de quel pays ? de quelle génération ? Sommes-nous responsables d’entités aussi grandes que l’ensemble du vivant ?

Nous sommes entrés dans l’ère de l’anthropocène. Cela signifie que l’empreinte humaine est à présent marquée dans le sol. C’est de la géologie : cette empreinte nous survivra après l’extinction de l’espèce humaine. Certains font des reproches à cette théorie, car ce ne sont que certains êtres humains qui en sont responsables. Dans ce cas il aurait fallu parler d’oligarcocène ou occidentalocène Mais ce concept a une utilité : ramener les êtres humains à leur identité première, celle de Terriens parmi les espèces vivantes. Alors, grâce à cela, nous pouvons prendre conscience de notre responsabilité.

François Gemenne

Questions-réponses :

  • Que peuvent faire les jeunes face à l’avenir morose ? Ils ont déjà mis le climat à l’agenda politique de tous les partis. La démocratie est bon outil mais mal équipé pour le moment pour faire face aux changements climatiques. Plusieurs idées sont évoquées : donner plus de poids au vote des jeunes, l’exemple français de la convention citoyenne pour le climat, ne pas réduire la démocratie au vote.
  • Doit-on arrêter la croissance ? La croissance va s’arrêter d’elle-même, c’était déjà annoncé dans le rapport Meadows de 1972. Certaines parties du globe ont encore besoin de croissance. Mais la croissance doit s’arrêter chez nous, c’est inéluctable vu que les ressources de la terre sont finies.
  • Il n’y a pas que les énergies fossiles qui soient importantes, il y a aussi la chute de la biodiversité et l’agriculture. Il faudrait manger moins de viande. Réponse : oui, les questions d’alimentation, d’agriculture, d’élevage et de déforestation sont très liées. Il faut aussi y travailler même si l’exposé n’était pas orienté vers cela.
  • Une personne émet un avis : il faut passer par la désobéissance civile pour mettre la pression sur les dirigeants, sinon ils ne réagiront pas assez.

Compte-rendu réalisé par Joaquim Lesne, du Service de la Transition (Diocèse de Liège) – ecologie.integrale@evechedeliege.be